Ni la lecture ni la vue des horreurs de la guerre n’empêchent les gens d’y participer. L’une des raisons en est que les gens concluent inconsciemment que si une chose aussi terrible existe et est permise, c’est qu’elle a probablement des raisons cachées. Cette idée pousse des personnes qui ne sont d’ordinaire pas violentes à défendre la guerre, à en chercher les aspects positifs comme on cherche quelque chose de positif dans les catastrophes naturelles, en oubliant que c’est eux-mêmes qui les provoquent.
La pensée se fige d’horreur devant la catastrophe inévitable qui nous attend à la fin du siècle, et nous devons nous y préparer. Depuis vingt ans, tous les efforts intellectuels sont absorbés par l’invention d’instruments de destruction, et bientôt quelques coups de canon suffiront à détruire toute une armée. Aujourd’hui, ce ne sont plus quelques pauvres mercenaires sous les armes, mais des nations entières qui se préparent à s’entretuer. Pour les rendre prêtes à tuer, on attise l’animosité en convainquant les gens qu’on les hait, et les gens doux le croient ; ainsi des foules de citoyens paisibles, ayant reçu l’ordre absurde de s’entre-tuer — Dieu seul sait à cause de quelles frontières ridicules ou de quels intérêts marchands et coloniaux — se jettent les unes sur les autres avec la férocité de bêtes sauvages. Et ils iront comme des moutons à l’abattoir, sachant où ils vont, sachant qu’ils laissent leurs femmes, que leurs enfants auront faim, mais ils continueront d’avancer, car ils se seront enivrés de paroles sonores et mensongères ; ils se seront laissé tromper au point de croire que l’abattage constitue leur devoir, et ils demanderont à Dieu de bénir leurs actes sanglants. Et ils continueront d’avancer, piétinant les moissons qu’ils ont semées, brûlant les villes qu’ils ont bâties, avec des chants joyeux, des cris de joie, de la musique de fête ; ils continueront sans se plaindre, dociles et doux, bien qu’ils aient du pouvoir en eux et que, s’ils parvenaient à s’entendre, ils établiraient le bon sens et la fraternité à la place des plans sauvages des diplomates.
— Rod
Un témoin oculaire raconte ce qu’il a vu pendant la guerre russo-japonaise, lorsqu’il monta sur le pont du « Varyag ». C’était un spectacle terrible. Il y avait du sang partout, des lambeaux de chair, des cadavres décapités, des mains arrachées, l’odeur du sang, qui donnait la nausée même à ceux qui y étaient habitués. La tourelle souffrit le plus. Un obus explosa au sommet et tua un jeune officier chargé du pointage. Une main crispée tenant un instrument fut tout ce qu’il resta de l’infortuné. Sur les quatre hommes qui se trouvaient avec le commandant, deux furent mis en pièces et les deux autres grièvement blessés (non seulement leurs deux jambes durent être amputées, mais l’amputation dut être recommencée une fois de plus) ; le commandant s’en tira avec un éclat reçu à la tempe. Et ce n’est pas tout. Les neutres ne peuvent pas embarquer les blessés sur leurs navires, car la gangrène et la fièvre sont contagieuses. La gangrène, les infections purulentes d’hôpital, avec la faim, les incendies, la dévastation, les maladies, le typhus et la variole, constituent aussi la gloire de la guerre. Telle est la guerre. Et pourtant, c’est ainsi que Joseph de Maistre chantait les louanges de la guerre : « Lorsque, par suite de l’effémination, l’âme humaine perd sa résilience, devient athée et assimile les vices putrides qui suivent les excès de la civilisation, elle ne peut être restaurée que dans le sang. » Mais les malheureux qu’on utilise comme chair à canon ont le droit d’en penser autrement. Malheureusement, ils n’en ont pas le courage. C’est là la source de tout mal. Habitués à se laisser tuer pour des questions qu’ils ne comprennent pas, ils continuent, imaginant que tout va bien. C’est pourquoi il y a à présent des cadavres gisant sous l’eau, dévorés par les écrevisses. Alors que tout autour d’eux était pulvérisé par la mitraille, ils pouvaient difficilement se réjouir à l’idée que tout cela était fait pour leur bien, pour restaurer les âmes de leurs contemporains, qui ont perdu leur résilience à cause des excès de la civilisation. Les malheureux n’ont probablement pas lu Joseph de Maistre. Je recommande aux blessés de le lire entre deux pansements. Ils apprendront que la guerre est aussi nécessaire qu’un bourreau, parce que, comme un bourreau, elle est une manifestation de la justice de Dieu. Et cette grande pensée leur servira de consolation pendant que la lame du chirurgien commencera à scier leurs os.
— Harduin
La guerre est plus terrible que jamais. Un artiste habile en cette matière, l’ingénieux tueur le général Moltke, fit cette étrange réponse aux délégués de la paix : « La guerre est une institution sacrée, divine, c’est l’une des lois sacrées du monde. Elle maintient en l’homme tous les grands et nobles sentiments : l’honneur, le désintéressement, la vertu, le courage — en un mot, elle sauve les hommes du matérialisme répugnant. » Il se trouve donc que rassembler en troupeau quatre cent mille hommes, marcher nuit et jour sans repos, ne penser à rien, n’étudier rien, n’apprendre rien, ne lire rien, n’être utile à personne, pourrir dans la saleté, dormir dans la boue, vivre comme du bétail dans un assoupissement constant, piller des villes, brûler des villages, ruiner des nations, puis, rencontrant une masse semblable de chair humaine, lui courir dessus, répandre une mer de sang, couvrir les champs de chair déchirée et de monceaux de cadavres, être estropié, écrasé sans but pour qui que ce soit, et enfin expirer sur un champ étranger pendant que vos parents, votre femme et vos enfants meurent de faim au pays — tout cela s’appellerait sauver les hommes du matérialisme répugnant.
— Guy de Maupassant
Le temps de discuter du mal de la guerre est passé. Tout a déjà été dit sur ce sujet. Il ne reste plus qu’une chose à commencer à faire pour chacun : s’abstenir de faire ce qu’il considère comme mauvais.
Il n’est pas vrai que l’existence de la guerre prouve sa nécessité. La conscience de l’humanité dit que c’est faux et qu’il ne doit pas y avoir de guerre.
