Lecture de la semaine 2 de juillet
Pascal Aucune passion ne retient les hommes aussi longtemps dans son pouvoir, ne leur cache aussi obstinément, parfois jusqu’à la fin, la vanité de la vie mondaine, et n’empêche aussi efficacement qu’elle de comprendre le sens de la vie humaine et ses vérités que la passion de la gloire, sous quelque forme qu’elle se manifeste : petite vanité, ambition ou amour de la renommée. Chaque désir porte en lui son châtiment et sa souffrance, car sa satisfaction même l’expose au néant. De plus, tout désir s’affaiblit avec l’âge, tandis que l’amour de la gloire, au contraire, grandit souvent avec les années. Mais surtout, le souci de la gloire humaine est toujours lié à la volonté de plaire aux autres ; il est donc facile à l’homme de se tromper lorsqu’il cherche l’approbation d’autrui, car il ne vit alors plus pour lui-même, mais pour le bien-être de ceux dont il attend l’estime. C’est pourquoi cette passion est la plus insidieuse, la plus dangereuse et la plus difficile à extirper. Seuls les hommes d’une grande force spirituelle peuvent s’en libérer. Une grande force d’esprit donne à de tels hommes la possibilité d’accéder à une grande renommée, mais cette même force leur permet aussi de voir combien cette renommée est insignifiante. Pascal fut un homme de cette sorte. Il en fut de même, près de nous, pour le Russe Gogol. Tous deux, bien que très différents par leurs qualités, leur composition et la puissance de leur esprit, ont vécu une expérience semblable. Tous deux ont atteint très tôt la renommée qu’ils avaient sincèrement désirée ; et tous deux, l’ayant obtenue, ont aussitôt compris toute la vanité de ce qu’ils avaient tenu pour le plus haut et le plus précieux dans le monde. Tous deux furent saisis d’horreur devant cette illusion dont ils étaient sortis. Ils mirent alors toute leur âme à montrer aux hommes l’effroi de cette erreur, et plus leur désillusion était grande, plus leur paraissait urgente la nécessité d’un but de vie que rien ne puisse détruire. C’est là l’origine de l’attachement passionné de Pascal et de Gogol à la foi, ainsi que du mépris qu’ils ont ensuite témoigné pour tout ce qu’ils avaient fait auparavant. Tout cela n’était qu’un élan vers la gloire. Mais la gloire s’est dissipée, et il n’est resté que la tromperie. Tout ce qui était vain et insignifiant avait été accompli pour l’obtenir. Une seule chose importait : ce qui n’avait pas été atteint, ce que les désirs de gloire mondaine avaient obscurci. Une chose seule était importante et nécessaire : la foi, qui donne un sens à cette vie éphémère et une direction ferme à toute l’activité humaine. Et la conscience du besoin de la foi, ainsi que de l’impossibilité de vivre sans elle, frappait ces hommes au point qu’ils ne comprenaient pas comment on pouvait vivre sans cette foi qui éclaire le sens de la vie et de la mort. Pascal fut un homme de cette espèce, et c’est là son grand mérite, trop peu reconnu. Pascal naquit à Clermont en 1623. Son père était un mathématicien célèbre. Comme tous les enfants, le garçon imita très tôt son père, se mit aux mathématiques dès sa petite enfance et révéla des capacités extraordinaires. Son père, voulant retarder l’étude des mathématiques, ne lui donna pas de livres sur ce sujet ; mais l’enfant, entendant les conversations de son père avec ses amis mathématiciens, se mit lui-même à inventer la géométrie. Lorsque son père vit ces travaux insolites chez un enfant, les femmes présentes en furent si émues qu’elles en pleurèrent ; dès lors, il commença à enseigner les mathématiques à son fils. Le garçon assimila bientôt tout ce que son père lui avait appris et fit lui-même des découvertes. Ses succès attirèrent l’attention non seulement de ses proches, mais aussi des savants, et Pascal devint très jeune célèbre comme mathématicien remarquable. La gloire d’un savant extraordinaire, malgré son jeune âge, l’encouragea à poursuivre ses études, et ses grandes capacités lui offrirent la possibilité d’accroître encore sa renommée. Pascal consacra alors tout son temps et toute son énergie à l’étude et à la recherche scientifique. Mais sa santé, faible depuis l’enfance, fut encore aggravée par ce travail intense, et, dans sa jeunesse, il tomba gravement malade. Après sa maladie, à la demande de son père, il réduisit ses études à deux heures par jour et employa son temps libre à lire des ouvrages de philosophie. Il lut les œuvres d’Épictète, de Descartes et de Montaigne. Ce dernier le frappa particulièrement : il l’indigna par son scepticisme et son indifférence à l’égard de la religion. Pascal avait toujours été religieux et, depuis l’enfance, il croyait à l’enseignement catholique dans lequel il avait été élevé. Le livre de Montaigne, en suscitant des doutes en lui, le poussa à réfléchir à la question de la foi, en particulier à la nécessité de la foi pour la vie rationnelle de l’homme. Il devint alors plus strict encore dans l’accomplissement de ses devoirs religieux et se mit, en plus des ouvrages philosophiques, à lire des livres de contenu religieux. Parmi eux, il trouva l’ouvrage du théologien néerlandais Jansénius, *Transformations de l’homme intérieur*. Ce livre expliquait qu’en plus de la convoitise de la chair, il existe aussi une convoitise de l’esprit, qui consiste dans la satisfaction de la curiosité humaine ; celle-ci repose sur la même base que toute autre convoitise : l’égoïsme et l’orgueil. Une telle convoitise raffinée éloigne l’homme de Dieu plus encore que les autres. Ce livre impressionna profondément Pascal. Avec son âme avide de vérité, il reconnut en lui la justesse de ce raisonnement à son propre sujet et décida, malgré le sacrifice que cela représentait pour lui, ou peut-être justement à cause de ce sacrifice, de quitter les études scientifiques qui le tentaient encore et de consacrer tous ses efforts à éclaircir pour lui-même et pour les autres les questions de foi qui le préoccupaient toujours davantage. On ne sait presque rien de l’attitude de Pascal envers les femmes ni de l’influence que l’amour féminin a pu exercer sur sa vie. Ses biographes, s’appuyant sur son court essai *Discours sur les passions de l’amour*, où il affirme que le plus grand bonheur de l’homme est l’amour, lorsqu’il est un sentiment pur et spirituel, source de tout ce qui est sublime et noble, en concluent qu’il aurait aimé, dans sa jeunesse, une femme placée au-dessus de lui par son rang et qui n’aurait pas répondu à son amour. Quoi qu’il en soit, s’il exista un tel amour, il n’eut aucune conséquence sur la vie de Pascal. Les principaux intérêts de sa jeunesse furent la lutte entre son aspiration à la science et à la gloire qu’elle lui promettait, d’un côté, et, de l’autre, la conscience du vide et de l’inutilité de ces activités, ainsi que du danger de la tentation de la renommée, et le désir de consacrer toutes ses forces au seul service de Dieu. Ainsi, déjà à cette époque, alors qu’il décidait de renoncer à la science, il lut les recherches de Torricelli sur le vide. Estimant que la question n’était pas résolue et qu’une détermination plus précise était possible, Pascal ne put résister au désir de vérifier ces expériences. En les répétant, il fit sa célèbre découverte sur la pesanteur de l’air. Cette découverte attira l’attention du monde scientifique entier. Des savants lui écrivirent, le visitèrent et le félicitèrent. La lutte contre la tentation de la gloire humaine devint alors encore plus difficile. Pour s’en défendre, Pascal portait sur le corps une ceinture garnie de pointes tournées vers lui ; chaque fois qu’il sentait, en lisant ou en entendant des louanges, qu’un sentiment d’ambition ou d’orgueil s’élevait en lui, il serrait sa ceinture contre son corps, les pointes le blessaient, et il se souvenait ainsi des pensées et des sentiments qui l’avaient détourné de la tentation de la gloire. En 1651, un événement qui semblait insignifiant l’affecta profondément et eut une grande influence sur son état d’esprit : sur le pont de Neuilly, il tomba de sa voiture et faillit mourir. Au même moment mourut son père. Ce double rappel de la mort amena Pascal à approfondir encore davantage les questions de la vie et de la mort. L’atmosphère religieuse envahit de plus en plus sa vie, si bien qu’en 1655 il se retira complètement du monde. Il s’installa dans la communauté janséniste de Port-Royal et y mena une vie presque monastique, méditant et préparant le grand ouvrage dans lequel il voulait montrer, d’une part, la nécessité de la religion pour une vie humaine raisonnable, et, d’autre part, la vérité de la religion qu’il professait lui-même. Mais même là, les tentations de la gloire humaine ne le quittèrent pas. La communauté janséniste de Port-Royal, où vivait Pascal, suscita l’hostilité puissante des jésuites ; leurs manœuvres amenèrent la fermeture des écoles de Port-Royal, et le monastère lui-même fut menacé. Vivant parmi les jansénistes et partageant leur doctrine, Pascal ne pouvait rester indifférent au sort de ses coreligionnaires. Emporté par leur querelle avec les jésuites, il écrivit en leur défense un livre intitulé *Lettres provinciales*. Dans cet ouvrage, Pascal ne se contenta pas de défendre le jansénisme ; il condamna surtout ses adversaires, les jésuites, en dénonçant l’immoralité de leur enseignement. Le livre eut un grand succès, mais cette gloire ne pouvait plus séduire Pascal. Toute sa vie était désormais un service ininterrompu rendu à Dieu. Il s’imposa des règles de vie et les observa strictement, sans s’en dispenser ni par paresse ni par maladie. Il considérait la pauvreté comme le fondement de la vertu. « Dans la pauvreté et la misère, disait-il, il n’y a pas seulement du mal, mais notre bien. Le Christ était pauvre et n’avait pas où reposer sa tête. » Donnant tout ce qu’il pouvait, Pascal vivait de façon à ne conserver que le nécessaire ; autant que possible, il se passait de serviteurs, n’en acceptant que lorsqu’il ne pouvait plus bouger à cause de la maladie. Son logement était très simple, ainsi que sa nourriture et ses vêtements. Il nettoyait lui-même ses chambres et apportait lui-même son repas. Sa maladie s’aggrava sans cesse, et il souffrit continuellement. Mais il supporta ses souffrances non seulement avec une patience qui surprenait ses proches, mais même avec joie et gratitude. « Ne me plaignez pas, disait-il à ceux qui s’apitoyaient sur son sort, la maladie est l’état naturel du chrétien, car dans cet état le chrétien est ce qu’il doit toujours être. Elle enseigne à se priver de tous les biens et plaisirs sensuels, à se détourner des passions qui accablent l’homme toute sa vie, à être sans ambition, sans cupidité, et à attendre toujours la mort. » Le luxe dont sa famille voulait l’entourer lui pesait. Il demanda à sa sœur de le transférer dans un hôpital pour pauvres incurables, afin de passer avec eux les derniers jours de sa vie, mais sa sœur ne réalisa pas ce souhait. Il mourut donc chez lui. Il fut inconscient durant ses dernières heures. Peu avant la fin, il se souleva sur son lit et dit, avec une expression claire et joyeuse : « Ne m’abandonne pas, Seigneur. » Ce furent ses derniers mots. Il mourut le 19 août 1662. L’homme a besoin de deux choses pour son bien : la première est de croire qu’il existe une réponse au sens de la vie ; la seconde est de trouver la meilleure réponse possible. Pascal accomplit la première mieux que personne. Le destin, Dieu, ne lui permit pas d’accomplir la seconde. Comme un homme mourant de soif se jette sur l’eau sans se préoccuper de sa qualité, Pascal, sans examiner les qualités du catholicisme dans lequel il avait été élevé, y vit la vérité et le salut des hommes. L’eau suffisait, la foi suffisait. Bien entendu, nul n’a le droit de spéculer sur ce qu’aurait pu être son chemin, mais on n’imagine pas le brillant Pascal, fidèle à lui-même, ne croyant pas au catholicisme. Il n’eut pas le temps de soumettre cette foi au pouvoir de sa pensée, qui lui ordonnait de démontrer la nécessité de la religion ; ainsi, dans son âme, le catholicisme dogmatique resta intact. Il s’appuya sur lui sans le mettre en question. S’appuyer sur ce qui était vrai lui épargnait le dur travail du dépassement de soi, de la lutte contre la tentation, du dégoût de la richesse, et de l’adhésion ferme à un Dieu miséricordieux, à qui il remit son âme au moment de sa mort. Il mourut sans avoir achevé que la moitié de son œuvre — sans l’avoir terminée, et même sans avoir commencé l’autre moitié. Pourtant, cette seconde partie n’est pas moins précieuse que la première : il s’agit du livre merveilleux des *Pensées*, réuni à partir de fragments dispersés sur des papiers sur lesquels Pascal, malade et mourant, avait noté ses réflexions. Le destin de ce livre est étonnant. Un livre prophétique apparaît ; la foule en est frappée, étonnée par la force de sa parole, troublée, désireuse de comprendre ce qu’elle doit faire. Et alors surgissent certains de ces gens qui, selon Pascal, croient savoir et troublent ainsi le monde. Ils viennent dire : « Il n’y a rien de difficile ici, tout est très simple. Pascal, comme vous le voyez, croyait à la Trinité, à la communion ; il est clair qu’il était malade, anormal, et que sa faiblesse comme sa maladie l’ont tout fait voir de travers. La preuve en est qu’il a rejeté, ou du moins négligé, les choses bonnes que nous-mêmes aimons et comprenons, et qu’il a accordé une grande importance à des raisonnements “mystiques” sans utilité sur le destin de l’homme et sur la vie future. Il faut donc retenir de lui autre chose que ce qu’il jugeait lui-même important, et ne garder que ce que nous pouvons comprendre et apprécier. » Et la foule se réjouit : n’ayant pas compris, elle n’a pas eu à faire l’effort de s’élever à la hauteur où Pascal voulait l’amener ; tout devient alors fort simple. Pascal a découvert la loi de fonctionnement des pompes. Les pompes sont très utiles, et c’est très bien ; tout ce qu’il dit de Dieu, de l’immortalité, de la foi, ne compte pas, puisqu’il croyait à la Trinité, à la Bible. Nous n’avons pas besoin de faire d’effort pour le suivre ; au contraire, du haut de notre normalité, nous pouvons reconnaître ses mérites avec une bienveillante condescendance, malgré son anomalie. Pascal montre aux hommes que les hommes sans religion ne sont que des animaux ou des fous ; il met à nu leur laideur et leur folie, et prouve qu’aucune science ne peut remplacer la religion. Mais Pascal croyait en Dieu, à la Trinité et à la Bible ; et pour eux, l’affaire est réglée, car ce qu’il dit sur la folie de la vie humaine et la vanité de la science ne serait pas vrai. Pourtant, cette même science, cette même vanité de la vie, cette même folie qu’il a si puissamment dévoilées, ils la prennent pour la vraie vie, pour la vérité ; et le raisonnement de Pascal leur paraît le fruit de son anomalie douloureuse. Ils ne peuvent que reconnaître la force de sa pensée et de sa parole, et le rangent parmi les classiques, mais le contenu de ses livres leur devient inutile. Ils se croient infiniment supérieurs à cet état suprême de conscience religieuse auquel un homme peut parvenir, et dans lequel se tient Pascal ; c’est pourquoi le sens de ce livre étonnant leur échappe entièrement. Oui, rien n’est plus nuisible au véritable progrès de l’humanité que ces jugements habiles et modernes des hommes qui croient savoir et qui, selon Pascal, troublent le monde. Mais la lumière brille dans les ténèbres, et il est des hommes qui, sans partager la foi de Pascal dans le catholicisme, comprennent néanmoins qu’un homme de son génie pouvait y croire, préférant croire en quelque chose plutôt qu’en rien. Ceux-là comprennent pleinement la signification de son livre étonnant, qui montre avec force aux hommes la nécessité de la foi et l’impossibilité de vivre sans elle, c’est-à-dire sans une attitude ferme et déterminée envers le monde et son commencement. Ayant compris cela, les hommes ne peuvent manquer de chercher, à leur propre degré de développement moral et intellectuel, des réponses aux questions posées par Pascal. C’est là son grand mérite.
— Leon Tolstoï
