Semaine 272026

Lecture de la semaine 1 de juillet

<t>BAIES C’était une journée de juin, chaude, sans vent, et la forêt entière vibrait sous la lumière. Les feuilles, denses et lustrées, formaient un tapis vert, seulement traversé par quelques bouleaux aux feuilles déjà jaunies et des feuilles de tilleul tachetées de brun. Les buissons d’églantier offraient une odeur délicate, les prés étaient pleins de trèfle et de seigle, lourd, sombre, agité par le vent. Sur le bord, les genêts appelaient, la caille sifflait dans les blés, et le rossignol, épuisé par la chaleur, ne chantait qu’occasionnellement avant de se taire. Le long des routes, la poussière restait collée au sol, puis s’élevait en nuage épais, emportée par des souffles faibles. Les paysans finissaient les bâtiments, vidaient les fumiers, faisaient boire leurs bêtes épuisées par la chaleur. Les vaches et les veaux, queues relevées, fuyaient les bergers qui les poussaient vers l’étable. Des garçons gardaient les chevaux le long des sentiers, tandis que les femmes revenaient de la forêt avec des sacs d’herbe fraîche. Des filles et des gamines, marchant en file entre les buissons, se dispersaient dans les clairières abattues, cueillant des baies sauvages, qu’elles allaient ensuite vendre aux résidents d’été. Ces résidents, vêtus de tenues claires, coûteuses, se promenaient sous de grands parapluies près des maisons décorées, ou restés assis à l’ombre, buvant du thé glacé ou des boissons gazeuses, bercés par la langueur de l’après‑midi. <t>La datcha de Nikolai Semenych Sur la magnifique datcha de Nikolai Semenych, avec tour, véranda, balcon et galeries, tout était propre, neuf, brillant. Une troïka tintait à l’entrée, une poussette ramenée du centre pour « quinze chemins », comme disait le cocher, le « maître » de Saint‑Pétersbourg, personnalité libérale bien connue, membre de tous les comités, officieux mais essentiellement très libéral dans ses discours. Cet homme, terriblement occupé en ville, n’était venu que pour une journée chez son ami d’enfance, Nikolai Semenych, à peine différent de lui dans leurs principes, mais très différent dans la manière de les vivre. Le Saint‑Pétersbourgeois, plutôt européen, peu partisan du socialisme, touchait un gros salaire grâce à ses fonctions. Nikolai Semenych, lui, était un gentleman purement russe, croyant, slavophile, propriétaire de plusieurs milliers d’hectares. À la fin du repas de cinq plats, presque rien n’avait été mangé : seule la botvina glacée, fraîche, et un morceau de gâteau multicolore avaient troublé leur appétit. Table composée d’un médecin libéral, d’une institutrice, d’un étudiant révolutionnaire désespéré, de Marie, la femme nerveuse de Nikolai Semenych, et de leurs enfants, dont le plus jeune n’apparaissait que pour le dessert. Le déjeuner fut tendu : Marie se rongeait pour l’estomac de Goga, le plus petit, et dès qu’une discussion politique s’anima, l’étudiant, têtu, voulut montrer qu’il n’avait pas peur d’exprimer ses idées, ce qui suspendit le dialogue. Le soir, assis sur la véranda, ils se rafraîchissaient avec du narzan froid et du vin blanc, parlant de la Russie, de l’évolution, de l’équilibre entre liberté et ordre. Leur désaccord portait surtout sur le type d’élections à instaurer, mais le débat était abstrait, presque technique. Derrière les grilles de la datcha, les chevaux attendaient, affamés, les cochers bâillaient, les palefreniers somnolaient. Un vieux cocher, au service d’un maître depuis vingt ans, touchait à peine quelques roubles, qu’il dépensait ou envoyait à son frère. Au matin, lorsque les coqs appelèrent, il descendit de la voiture, inquiet, et envoya chercher le valet de pied, domestique d’autrefois, maintenant payé quinze roubles, parfois cent pour le thé, et qui nourrissait une grande famille. Dans la pièce, la discussion battait son plein. L’invité affirmait la nécessité de la liberté politique, de la majorité, et de la tolérance. Nikolai Semenych, lui, rêvait d’un consentement unanime, plus russe, plus organique. Le médecin soutenait l’invité, admirait sa culture. Et tout cela se prolongea si longtemps que l’aube commença à poindre de l’autre côté de la forêt, et que le rossignol se remit à chanter. Soudain, une servante vint dire que la maîtresse souhaitait voir le médecin. Cette femme, orpheline, avait été séduite par un commis, avait perdu son enfant, puis trouvé un peu de paix chez Nikolai Semenych, chez qui on la payait régulièrement. Elle annonça que Goga, le plus jeune fils, n’allait pas bien. Le Saint‑Pétersbourgeois, comme soulagé, remarqua la lumière, dit qu’il était temps de partir. On chercha longtemps son chapeau et son parapluie, que l’invité avait laissés n’importe où. Le valet de pied espérait un pourboire, mais l’homme, emporté par la conversation, l’oublia complètement. Dans la voiture, ils continuèrent distraitement de penser à leurs opinions, Nikolai Semenych ruminant celle de son ami. Mais il ne se précipita pas auprès de sa femme : il savait que la discussion serait aigre… Les baies. Les gars avaient rapporté juste la veille des fraises non tout à fait mûres. Nikolai Semenych avait payé sans discuter deux assiettes. Les enfants, affamés, les avaient mangées à même les coupes. Quand Marie avait découvert que Goga aussi avait eu droit aux baies, elle s’était mise en colère, furieuse à l’idée de son estomac déjà fragile. Ils s’étaient disputés, rien de grave, mais suffisamment lourd pour que ce détail devienne un présage. Le soir, Goga se sentait mal. Le médecin, appelé, examina calmement, diagnostiqua : « Toutes ces maudites baies… », mais rassura : « Pas mortel, juste prudence, bismuth. » La discussion générale autour de ces “maudites baies” résume presque l’idée du texte : deux mondes, deux existences, séparés par quelques fraises. <t>Les filles aux baies : Taraska, Olgushka, Grushka Dans le village voisin, les jeunes revenaient de leur soirée, certains sur un seul cheval, d’autres à plusieurs. Taraska Rezunov, douze ans, en manteau de peau de mouton, pieds nus, fouetta sa jument pie au fond de la côte, puis s’arrêta devant la cabane, attacha les chevaux et entra. Il réveilla sa sœur Olga, jeta Fedka encore endormi, et se mit à manger, un grand morceau de pain, un bol de lait, assis sur le banc de leur minuscule cabane. Puis il partit rejoindre les filles qui, depuis la veille, ramassaient des baies dans la forêt ouverte. Le long du chemin, ses pieds nus laissaient des empreintes nettes, mêlées à celles des autres enfants, grandes et petites. Les filles, déjà loin, formaient des taches rouges et blanches dans la verdure sombre, leurs robes éclatant entre les arbres. Ils s’étaient signés et avaient couru sans petit‑déjeuner, seulement munis d’une tasse et d’une casserole. Arrivés aux clairières défrichées, ils se courbaient entre les jeunes buissons, remplissant leurs tasses de baies trop mûres dans la bouche, les meilleures réservées pour la vente. « Olgouchka, viens voir, il y en a plein ici ! » « Mais non, il y en a encore plus là‑bas ! » Très vite, ils se sont trouvés dans une clairière où la terre était plus fertile, l’herbe plus haute. Les fraises, cachées sous les feuilles, étaient plus grosses, plus juteuses. Soudain, un tremblement dans l’herbe, un bruit suffoquant. Une fille, effrayée, lâche sa tasse ; elle croit à un loup, et se met à pleurer. C’est un lièvre qui s’enfuit. Elles se regardent, puis éclatent de rire, essuient leurs larmes. La peur disparaît aussi vite qu’elle est venue. Plus loin, les traces de leurs pas se rejoignent à celles de tante Akulina, qui cueille aussi des baies, portant un petit garçon à la jambe tordue. Elle répète : « Il est coincé avec moi… » Puis elle le pose, oublie. Quelques minutes plus tard, elle se rend compte qu’il a disparu. « Ours ! » croit‑elle l’apercevoir entre les buissons, et toutes se mettent à crier, chercher, paniquées. Après un long moment, Olga, guidée par le cri d’un oiseau, découvre Mishka, le petit garçon, endormi, jouant avec une fraise, fasciné par un oiseau qu’il ne connaît pas. Elle le secoue, le réveille, lui donne des baies. Longtemps après, elle raconte à tout le village comment elle a retrouvé l’enfant perdu. Elles rentrent au village, les chemises trempées par la pluie, passent par la rivière, se changent, mangent, et reposent. Mais tout cela n’est qu’une attente pour la vie future, pour la vente des baies. <t>La cruche des résidents d’été Plus tard, les filles trient leurs fraises, les mettent dans des coupelles, et partent à la datcha. Marie, sous un grand parasol, languit, épuisée. Elle fait signe d’un éventail, « Pas besoin, pas besoin. » Seul Valya, le fils de douze ans, revient vers la nounou pour demander des kopecks. La servante, habituée à économiser, n’accepte que vingt, puis Valya ajoute deux kopecks pour les faire. Il remplit une assiette, les regarde avec gourmandise, puis s’en va. Olga, de retour chez elle, dénoue le morceau de tissu qui contenait son gain (deux kopecks), et le tend à sa mère, qui le cache soigneusement. Pendant ce temps, Taraska, épuisé par le travail aux champs, dort à l’ombre d’un vieux chêne, et son père veille sur le cheval attelé, qui paît près d’un champ étranger. Chez Nikolai Semenych, tout semble réglé : Goga va mieux, le médecin est satisfait, Marie a retrouvé sa paix, Nikolai Semenych se console avec ses journaux, et Valya, content, vide la dernière fraise de son assiette. Le monde des résidents d’été paraît parfait, mais il repose sur un équilibre fragile, tenu ensemble par quelques fruits, quelques regards, quelques baies qu’on cueille le matin, et qui se retrouvent le soir dans une belle maison, payées et oubliées. Les petites mains paysannes, bronzées, ont travaillé dans la rosée, la chaleur, la peur d’un loup, tandis que les beaux parapluies se balancent mollement sous la véranda, et que tout le monde, de l’oiseau à l’ours, se souvient seulement d’une chose : les baies donnent à chacun ce dont il a besoin… et pour les uns, c’est un penchant de gâteau, et pour les autres, un morceau de liberté.

Texte anonyme de mœurs russes, remis en forme moderne — sans auteur précis identifié dans les sources rapides, mais dans le style de Tolstoï / romans paysans russes.