Semaine 332026

Lecture de la semaine 3 de août

<t>Catholicisme et christianisme Il ne faut pas confondre le christianisme avec un fait historique, ni avec la source originelle d’où il jaillit. Seule une malhonnêteté sans précédent permettrait d’attribuer une sainteté à ce qu’on appelle aujourd’hui la « foi catholique ». Qu’est-ce que le Christ a nié ? Précisément ce qu’on appelle aujourd’hui l’Église catholique. L’Église catholique est exactement le contraire de ce qui constitua le point de départ de l’enseignement chrétien. Ce qui, selon l’Église catholique, appartient essentiellement au Christ n’est pas du Christ. Au lieu de symboles, l’Église propose des objets et des images ; au lieu d’événements éternels, une histoire ; au lieu de la pratique de la vie, des règles, rituels et dogmes catholiques. Le christianisme, dans son essence, est indifférent aux cultes, aux prêtres, aux églises et aux cérémonies. La pratique du christianisme ne contient aucun fantasme ; c’est un moyen d’être heureux : « Ne faites pas de différence entre étrangers et vôtres. Ne vous mettez pas en colère, n’humiliez personne. Faites l’aumône en secret. Ne jurez pas. Ne jugez pas. Faites la paix et pardonnez. Priez en secret. » Jésus va droit au cœur : le « royaume de Dieu » est dans le cœur humain, et les chemins qui y mènent ne sont pas extérieurs — observance des règles de l’Église juive, qu’il ne reconnaît pas —, mais intérieurs. Il ne s’occupe pas de l’extérieur, mais de l’intérieur. Il rejette pareillement toutes les méthodes grossières de communion avec Dieu : il enseigne comment vivre pour se sentir « déifié », et que cet état ne s’atteint pas par l’autoflagellation. Pour devenir divin, l’essentiel est de se renier soi-même. Le catholicisme est radicalement différent de ce qu’était le christianisme et de ce que voulait le Christ. Le christianisme est un grand mouvement anti-païen ; mais l’enseignement de la vie et de la parole du Christ a été soumis à une interprétation arbitraire, à des fins étrangères au christianisme, et traduit dans le langage des religions préexistantes. Alors que Jésus enseignait la paix et le bonheur, le catholicisme s’est révélé une attitude sombre envers la vie, et de plus, l’attitude des faibles, des infirmes, des opprimés et des souffrants. L’Évangile proclame que le bonheur est accessible aux humbles et aux pauvres ; il suffit de se libérer de toute tutelle imposée par les classes supérieures. Propriété, patrie, classe, position sociale, tribunal, police, État, Église, éducation, art, armée : tout cela est un obstacle au bonheur — illusions et désirs diaboliques que l’Évangile menace du tribunal terrible de Dieu. Le catholicisme a fait du christianisme une doctrine qui se réconcilie avec l’État : il fait la guerre, juge, torture, jure et hait. Le catholicisme place au premier plan le concept de culpabilité, de péché ; il n’a pas besoin d’une vie nouvelle selon l’enseignement du Christ, mais d’un nouveau culte, d’une nouvelle croyance en la transformation miraculeuse — la « rédemption » par la foi seule. Le catholicisme a pris l’histoire de la vie et de la mort du Christ pour en faire le choix le plus arbitraire : il a tout souligné à sa manière, déplacé partout les centres de gravité, en un mot, détruit le christianisme originel. La lutte contre les prêtres païens et juifs, contre leur Église, fut réduite par le catholicisme à la création de nouveaux prêtres et d’une nouvelle théologie — une nouvelle classe de dirigeants, un retour à l’Église. C’est là tout l’ironie, l’ironie tragique : le catholicisme a restauré exactement tout ce que le Christ avait abattu. Et finalement, une fois l’Église catholique rétablie, elle prit même l’État sous sa protection. Le catholicisme est précisément ce contre quoi le Christ a prêché et ce contre quoi il a ordonné à ses disciples de lutter. Quand un criminel, un voleur sur la croix, dans d’atroces souffrances, reconnaît : « Il est juste de souffrir et de mourir comme Jésus, sans murmure ni colère, avec bonté et soumission », l’Évangile affirme qu’il entre au ciel. Le christianisme est réalisable à tout moment ; il n’a besoin ni de métaphysique, ni d’ascétisme, ni de « sciences ». Le christianisme est la vie. Il enseigne à agir. Celui qui dit : « Je ne veux pas être militaire » « Je m’en moque devant le tribunal » « Je n’ai pas besoin de la police » « Je refuse de faire ce qui trouble ma paix intérieure » « Si je souffre, rien ne m’apaisera mieux que cette souffrance » sera un vrai chrétien.

Nietzsche.