Semaine 322026

Lecture de la semaine 2 de août

Solitude Après un joyeux dîner en tête à tête, mon vieil ami me dit : — Voulez-vous vous promener sur les Champs-Élysées ? Nous y allâmes, marchant lentement le long de la longue allée bordée d’arbres aux feuillages clairsemés. Aucun bruit, sinon ce bourdonnement sourd et éternel du mouvement parisien incessant. Une brise fraîche caressait nos visages, et à travers le ciel sombre se dispersait la poussière dorée d’innombrables étoiles. Mon ami parla : — Je ne sais pourquoi, mais la nuit, je respire plus librement ici qu’ailleurs. Ma pensée s’élargit. Par instants, mon esprit s’illumine de vives lueurs, et il me semble alors que nous devinons le secret divin de la vie. Mais la fenêtre se referme... Et c’est fini. Des ombres doubles glissaient parfois entre les arbres ; nous passions devant un banc où un couple se fondait en un point noir. Mon ami dit : — Pauvres gens ! Non pas du dégoût, mais une pitié infinie m’envahit pour eux. De tous les mystères de la vie humaine que j’ai percés, je n’en connais qu’un : la torture de notre existence, c’est que nous sommes éternellement seuls, et tout ce que nous faisons, nous le faisons pour fuir cette solitude. Ces amoureux sur les bancs, comme tous les êtres vivants, cherchent, comme nous, à s’évader ne serait-ce qu’un instant de leur isolement. Mais ils restent seuls, ils resteront toujours seuls ; et nous aussi. Les uns le sentent plus fort, les autres moins, voilà tout. Depuis quelque temps, je vis une torture insupportable : j’ai compris ma terrible solitude, et je sais que rien — comprends-tu ? — rien au monde ne peut y mettre fin. Toutes nos tentatives, nos efforts, nos élans du cœur, tous les cris de nos lèvres, toutes nos étreintes sont vains : nous sommes toujours seuls. Je t’ai emmené ici, dans cette promenade, pour ne pas rentrer seul chez moi, où la solitude de mon appartement m’est désormais intolérable. Mais cela ne sert à rien. Je parle, tu écoutes, nous marchons côte à côte, ensemble, et pourtant chacun est seul. Me comprends-tu ? « Heureux les pauvres en esprit », dit l’Écriture. Eux ne se sont pas laissé tromper par le fantôme du bonheur. Ils ignorent notre chagrin de solitude ; ils ne vont pas dans la vie, comme moi, effleurant les gens du coude seulement, sans autre joie que la satisfaction égoïste de comprendre, voir, deviner et souffrir sans fin de la conscience de son éternelle solitude. Tu penses que je suis fou. Est-ce vrai ? Mais écoute-moi. Depuis que je ressens la solitude de mon existence, il me semble que chaque jour je m’enfonce plus profondément dans un cachot sombre, sans bords ni fond visibles, d’où peut-être il n’y a pas d’issue. Je marche dedans, mais il n’y a personne avec moi ni près de moi, pas un être vivant. Ce cachot, c’est notre vie. Par instants, j’entends du bruit, des voix, des cris... Je m’y précipite à tâtons. Mais d’où ils viennent, je ne le saurai jamais ; je ne rencontre personne, je ne trouve pas de main étrangère dans l’obscurité qui m’entoure. Me comprends-tu ? Il y eut des hommes qui devinèrent parfois cette souffrance terrible. Musset s’écrie : <i>Qui va là ? M’appelle ? — Personne. <i>Je suis seul, comme toujours, l’heure a sonné. <i>Ô solitude ! Ô pauvreté ! Mais pour lui, c’était un doute passager, non la certitude absolue comme la mienne. C’était un poète, rempli de vies fantômes, de rêves. Il n’a jamais été aussi seul que moi. Gustave Flaubert, ce grand malheureux du monde parce qu’il fut l’un des rares grands voyants, écrivait à une amie ces mots désespérés : « Nous sommes tous dans le désert ; personne ne comprend personne. » Oui, personne ne comprend personne ; peu importe ce que nous pensons, disons, faisons : personne ne comprend personne. La Terre sait-elle ce qui se passe sur ces étoiles, grains de feu dispersés dans l’espace, si lointaines que nous n’en voyons qu’une infime partie, tandis que le reste de leurs myriades se perd dans l’infini ? Ou ces étoiles sont-elles si proches qu’elles forment un tout, comme les molécules d’un seul corps ? De même que la Terre ignore ce qui se passe sur ces astres, de même une personne ignore ce qui se passe chez l’autre. Nous sommes plus éloignés les uns des autres que ces astres, et surtout plus séparés, car la pensée est sans fond. Quoi de plus terrible que ce contact constant des êtres avec l’impossibilité de fusionner ? Nous sommes enchaînés les uns aux autres et, mains tendues, nous ne pouvons nous unir. Un besoin douloureux d’unité nous ronge ; mais nos efforts sont vains, nos élans infructueux, nos effusions inutiles, nos caresses vides. Nous voulons fusionner, mais malgré toutes nos aspirations, nous ne faisons que nous croiser. Je me sens le plus seul quand je livre mon cœur à autrui : alors cette impossibilité m’apparaît encore plus évidente. Il est là — cet homme — il me regarde de ses yeux clairs, mais son âme, derrière, je l’ignore. Il m’écoute. Que pense-t-il ? À quoi pense-t-il ? Ne comprends-tu pas ce tourment ? Peut-être me hait-il, me méprise-t-il, se moque-t-il de moi ? Il pèse mes paroles, me juge, se moque, me condamne, pense que je suis médiocre ou stupide ? Comment savoir ce qu’il pense ? Comment savoir s’il m’aime autant que je l’aime, et ce qui remue dans sa petite tête ronde ? Quel terrible secret : la pensée inconnue d’un autre être, pensée cachée et libre que nous ne pouvons ni connaître, ni guider, ni freiner, ni conquérir. Et moi ?... Peu importe que j’essaie de m’abandonner, d’ouvrir toutes les portes de mon âme : impossible. Toujours, au fond, reste un coin secret de mon « moi », où personne ne pénètre. Personne ne peut l’ouvrir, y entrer, car personne ne me ressemble et personne ne comprend personne. Me comprends-tu, au moins maintenant ?... Non. Tu penses que je suis fou ! Tu me regardes avec méfiance ! Tu te demandes : qu’a-t-il ? Mais si tu parvenais à comprendre ma terrible et exquise souffrance, oh, viens alors me dire simplement : « Je te comprends », et pour un instant, je serai heureux. Les femmes surtout me font ressentir plus fort ma solitude. Oh, malheur, malheur ! Comme j’en ai souffert ! Elles m’ont souvent donné de faux espoirs que je n’étais pas seul. Quand on tombe amoureux, on a l’impression de grandir, envahi par un bonheur surhumain. Sais-tu pourquoi ? La seule raison est qu’on se croit alors sorti de la solitude, de l’aliénation humaine. Pathétique illusion ! Une femme est encore plus tourmentée que nous par ce besoin éternel d’amour qui ronge notre cœur solitaire ; elle est le principal mensonge du rêve. Tu connais ces douces heures face à face avec cette créature aux longs cheveux, au regard captivant qui nous rend fous. Un délice insensé obscurcit l’esprit ! Merveilleuse illusion nous enveloppe ! Il semble que nous allons fusionner en un seul être. Mais il semble seulement. Après des semaines d’attentes, d’espoirs et de fausses joies, la solitude nous frappe plus fort qu’avant. Après chaque baiser, chaque étreinte, elle grandit. Et comme c’est terrible, douloureux ! Le poète Sully Prudhomme dit : <i>Toutes les caresses ne sont que des impulsions folles, <i>Tentatives vaines d’un amour pathétique <i>De réaliser l’impossible fusion des âmes par l’union des corps. Et puis, au revoir. Tout est fini ! On reconnaît à peine cette femme qui fut tout pour nous un instant, et une pensée vulgaire, que nous ignorions bien sûr, nous vient. Même dans ces moments où il nous semble, dans le mystérieux accord de nos êtres, dans la confusion totale des désirs et aspirations, avoir pénétré au plus profond de son âme, un mot prononcé par elle révèle notre illusion et, comme l’éclair dans la nuit, illumine l’abîme entre nous. Et pourtant, rien n’est plus doux que ces soirées avec la bien-aimée — soirées silencieuses où l’on se sent presque heureux de sa simple présence. N’exigeons pas plus, car deux êtres ne fusionneront jamais ! Pour moi, j’ai désormais fermé mon âme. Je ne dis à personne ce que je crois, pense ou aime. Sachant que je suis condamné à une terrible solitude, je regarde tout avec indifférence et me tais. De quoi me soucier des opinions, querelles, plaisirs et croyances d’autrui ? Incapable de rien partager avec les hommes, je suis indifférent à tout. Ma pensée reste invisible et inconnue. J’ai des phrases banales pour les questions quotidiennes et un sourire quand je ne veux pas répondre. Me comprends-tu ? Nous avions parcouru toute la longue allée jusqu’à l’Arc de Triomphe. Les étoiles descendaient sur la place de la Concorde ; il parlait lentement, et j’en ai oublié beaucoup dont je ne me souviens même pas. Enfin, il s’arrêta devant l’obélisque de granit dressé sur le trottoir parisien. À la lumière des étoiles se dessinait à peine le long profil égyptien de ce monument exilé, dont les flancs portaient, en caractères étranges de son pays, l’histoire gravée. Et soudain, d’un geste de la main, mon ami montra cet obélisque et s’écria : — Nous sommes tous comme cette pierre ! Et il partit sans un mot. Qu’il fût ivre, fou ou sage, je ne le sais toujours pas. Parfois je pense qu’il a raison, parfois qu’il est devenu fou.

Guy de Maupassant.