Lecture de la semaine 2 de mai
MORT À L’HÔPITAL Et maintenant, au moment où j’écris ces lignes, je me souviens très clairement d’un homme mourant, phtisique, couché presque à côté de moi dans la chambrée : c’était ce même Mikhaïlov. Sur lui‑même, je savais peu de choses. C’était encore un tout jeune homme, à peine âgé de vingt‑cinq ans, grand, très mince, d’une beauté presque frappante. Il vivait dans un service particulier et gardait un silence étrange, toujours doux, toujours tristement calme, comme s’il « s’épuisait » en silence, dans la prison. C’est du moins ainsi que les détenus parlèrent de lui plus tard, lui laissant un bon souvenir. Je me souviens seulement que ses yeux étaient beaux. Il est mort vers trois heures de l’après‑midi, par un jour glacé et lumineux. Je vois encore le soleil qui, à travers les vitres légèrement givrées, versait sur lui un grand rayon oblique et oblique, comme un flot de lumière destiné à un seul être. Il est mort douloureusement, longuement, pendant plusieurs heures d’affilée. Dès le matin, ses yeux se tournaient déjà vers ceux qui s’approchaient, semblaient chercher un peu de réconfort. On voulait lui rendre les choses moins difficiles, mais tout était devenu extrêmement pénible. Il respirait profondément, avec une respiration sifflante ; sa poitrine se soulevait comme si l’air lui manquait. Il rejeta la couverture, puis tous ses vêtements, et finit par arracher sa chemise. C’était effrayant de voir ce corps si long, amaigri à l’extrême, les bras et les jambes desséchés jusqu’aux os, le ventre affaissé, la poitrine décharnée, les côtes saillantes comme celles d’un squelette. Sur tout ce corps, il n’y avait qu’une croix de bois, avec une palme et des chaînes, qui semblait à présent pouvoir glisser autour de sa jambe flétrie. Une demi‑heure avant sa mort, un silence s’établit dans la chambrée. On se mit à parler à voix basse, presque en chuchotant. Ceux qui marchaient prenaient garde à leurs pas ; on échangeait à peine quelques mots, sans importance, parfois un seul regard jeté vers le mourant, qui s’essoufflait de plus en plus. Enfin, d’une main incertaine, il porta la paume sur sa poitrine, puis la tira vers lui comme si cette poitrine était un fardeau, comme si elle le comprimait. On lui ôta la main. Dix minutes plus tard, il mourut. On alla frapper à la porte du gardien pour l’avertir. Celui‑ci entra, regarda le mort d’un air vide, puis s’en alla prévenir l’ambulancier. Un jeune garçon, doux et prévenant, arriva vite, avança dans la chambrée avec des pas raides, puis, de manière presque effrontée, prit le pouls du défunt, le sentit, haussa les épaules et s’en alla. On alla aussitôt informer le gardien : le condamné venait d’un service particulier, son décès devait être constaté selon des règles spéciales. En attendant, un des prisonniers proposa doucement qu’on ferme les yeux du mort. Un autre l’écouta, s’approcha silencieusement, puis les ferma. Posée sur l’oreiller, la croix attira son regard : il la prit, la considéra un instant, la remit délicatement autour du cou de Mikhaïlov, puis se signa. Le visage du mort commençait à se figer. Un rayon de soleil jouait sur ses traits ; sa bouche était entrouverte ; deux rangées de jeunes dents, encore blanches, luisaient sous ses lèvres fines, collées aux gencives. Enfin, un sous‑officier de garde entra, l’épée au côté, le casque sur la tête, suivi de deux gardes. Il s’avançait lentement, jetant autour de lui des yeux étonnés, tandis que tous les détenus le fixaient avec un regard sévère. Quand il fut presque au chevet du mort, il s’arrêta, comme intimidé. Un corps nu, décharné, lié seulement par les chaînes, lui fit une impression si forte qu’il détacha aussitôt son arme, ôta son casque, qu’il ne portait pas nécessairement là, et fit un large signe de croix. C’était un homme aux cheveux gris, au visage usé de service. Juste à ce moment, debout à proximité, se tenait Chekunov, également un vieillard aux cheveux gris. Il observait sans un mot, avec une attention singulière, chaque geste du sous‑officier, à bout portant. Leurs regards se croisèrent, et pour une raison quelconque, la lèvre inférieure de Chekunov se mit à trembler. Il la tordit bizarrement, montra les dents, puis, d’un air presque involontaire, fit un signe de tête vers le mort, et murmurant : « C’était aussi une mère ! » il tourna les talons et s’en alla. On commença alors à soulever le cadavre, à le soulever avec le lit, la paille craquait, les chaînes résonnaient dans le silence général. Quand le corps retomba sur le sol, on le souleva encore, on l’emporta. Soudain, les voix s’élevèrent, plus fortes. On entendait le sous‑officier, déjà dans le couloir, ordonner qu’on aille chercher le forgeron : il fallait déchaîner un homme mort...
— Fiodor Dostoïevski, extrait de Notes de la Maison des Morts
