Lecture de la semaine 5 de juin
De la servitude volontaire Les médecins déconseillent de s’occuper de blessures incurables ; et moi, j’ai presque peur de me tromper en voulant donner des conseils à un peuple qui a depuis longtemps perdu tout sens critique, et qui, précisément parce qu’il ne sent plus sa propre maladie, montre que cette maladie est mortelle. Il est certain que, si les hommes obéissaient aux règles de la nature, ils suivraient leurs parents et la raison, non pas un maître. La nature nous a tous faits égaux, comme si elle nous avait moules sous une seule forme, pour que nous soyons frères, compagnons, et non pas esclaves les uns des autres. Quand elle donne à certains plus de force ou d’intelligence, ce n’est pas pour que les plus forts chassent les faibles, mais pour qu’ils les aident, par amour fraternel. La nature nous a donnés une même apparence, afin que chacun se reconnaisse dans l’autre ; la parole, pour que nous nous connaissions et nous rapprochions. Elle veut notre union, non notre servitude. Donc, la liberté est naturelle, et l’esclavage, contre nature. On le voit chez les animaux : isolés ou attrapés, ils se débattent jusqu’à la mort. Le cheval, bien entraîné, se cabre encore quand on l’humilie : il montre qu’il sert par force, non par volonté. Tous les êtres sensibles refusent la domination. L’homme seul a oublié la liberté au point de ne plus la désirer. Il y a trois sortes de tyrans : - celui imposé par la guerre, - celui hérité par naissance, - celui choisi par le peuple. Les premiers règnent en conquistadors, les seconds en enfants de tyrans, élevés dans le droit au pouvoir absolu. Le « choisi par le peuple » devrait être le meilleur, mais il se laisse griser par la flatterie, le prestige, et l’ambition de transmettre son pouvoir à ses enfants. Souvent, il devient plus cruel que les autres, précisément parce qu’il doit affirmer son autorité sur une liberté déjà réduite. Si des êtres nouveau‑nés, sans mémoire de liberté ni de servitude, devaient choisir entre être libres ou sujets, ils choisiraient la liberté, sinon l’on serait capable de se soumettre comme ces Israélites qui se choisirent un tyran sans contrainte. Pour assujettir les hommes, on a recours à la contrainte ou à la tromperie. Les premiers généralement sont forcés, mais leurs enfants, qui n’ont jamais vu la liberté, servent volontiers ce qu’eux avaient accepté sous la menace. L’habitude est une habitude de licence : peu à peu, comme Tridatas s’habitua à boire du poison, l’homme s’habitue à l’esclavage. L’esclavage est affreux partout ; la liberté, douce. On peut excuser ceux qui n’ont jamais connu la liberté, et donc ne regrettent pas de l’avoir perdue. Mais l’homme, tout en étant naturellement libre, s’habitue à tout. La première cause de l’esclavage volontaire est donc l’habitude : comme le cheval qui résiste d’abord, puis joue avec son mors, les hommes se disent : « Nous avons toujours été sujets, nos pères l’étaient… » et se soumettent en se croyant respectueux de la tradition. Pourtant, au sein de ce peuple humble, il naît des hommes nobles, pareils à Ulysse, qui n’oublient ni la fumée de leur foyer, ni leur droit à la liberté. Éduqués par la science, ils refusent de vivre dans l’ignorance et la servitude. Même si toute liberté disparaissait du monde, celle‑ci vivrait en eux. Le sultan turc l’a compris : il a limité les livres et l’enseignement, car ils éveillent la conscience de soi et la haine de la tyrannie. Moins il y a de liberté de parler et de penser, moins les hommes peuvent se connaître et se reconnaître. Ainsi, la principale raison de l’esclavage volontaire est d’être né et élevé dans le joug. Sous les tyrans, les hommes deviennent lâches, « féminins », comme on disait, parce que tout courage individuel est craint et effacé. Cyrus, après avoir pris les Lydiens, ne les a pas détruits, mais leur a donné tavernes, jeux, spectacles, plaisirs, si bien que « ludus » est devenu le mot qui désigne le simple fait de s’amuser. Les tyrans, comme les décorateurs de pièges, sèment les théâtres, spectacles, combats de gladiateurs, tous ces divertissements qui endorment les esclaves. Les peuples, éblouis par ces fêtes, acceptent l’esclavage comme les enfants qui apprennent à lire pour regarder les images. Les rois assyriens se montraient rarement, afin que l’imaginaire des peuples grossisse leur personnage. Les rois d’Égypte portaient des symboles flamboyants, se montraient masqués, pour étonner leurs sujets. Mais la véritable armure du tyran n’est ni la garde, ni la forteresse. Si peu de choses le protègent, ce sont quelques hommes : cinq ou six compagnons, instigateurs de ses cruautés, de ses vices, de ses vols. Ce noyau de traîtres porte le nom de « conseil du souverain ». Ils forcent le tyran à être méchant, et imposent leur pouvoir à des dizaines, puis à des centaines, à des milliers, par postes, provinces, fonctions. Bientôt, des millions sont enchaînés à la même chaîne. Le tyran entoure sa maladie de tout ce qui la nourrit : la racaille, les voleurs, les profiteurs, les ambitieux. Comme on dit que tous les « mauvais jus » coulent vers la plaie, ainsi toutes les passions mauvaises se concentrent sur le tyran. Ces petits tyrans vivent sous le grand, comme de petits bandits sous un chef de corsaires. Certains montent la garde, d’autres rackettent, certains tuent, d’autres volent, mais tous profitent du butin. Le tyran se protège avec ceux qu’il aurait dû redouter. Il se fait des gardes qui lui ressemblent, et qui, même s’ils souffrent de lui, acceptent d’être comparés plus souvent à d’autres victimes qu’à leur propre maître. Ainsi disparoît le dernier reste de liberté : non pas par une guerre, mais par l’habitude, le plaisir, les peurs, et cette myriade d’hommes qui, pour ne pas souffrir, acceptent d’être les instruments de l’esclavage. AIGLE Un rapace, un petit aigle de steppe, vécut quelque temps avec nous dans la prison. Quelqu’un l’avait apporté, blessé, à demi mort, avec l’aile droite pendante, une patte foulée. Les prisonniers l’entouraient, le regardaient. Lui, furieux, ouvrait son bec crochu, prêt à vendre chèrement sa vie, même estropié. Quand la curiosité s’épuisa, il boitait vers le coin le plus éloigné de la cour, se blottissait contre le bois de chauffage, et passa là trois mois, sans jamais en bouger. On lui lançait un chien : d’abord l’animal craignait de s’approcher, et les prisonniers riaient. « Bête ! disaient‑ils, ce n’est pas possible ! » Puis le chien s’acharna, et l’aigle, d’un coup de serre, le blessa à l’aile. Il se défendait, fièrement, sauvagement, comme un roi blessé, dos au mur, regardant autour de lui avec méfiance. Bientôt, lassés, les hommes l’abandonnèrent, l’oublièrent. Mais chaque jour, on retrouvait près de lui des restes de viande fraîche, un morceau de viande, un tesson d’eau. Quelqu’un le nourrissait en secret. Au début, il refusait de manger, jeûna plusieurs jours. Enfin, il se mit à prendre la nourriture, mais jamais devant homme, jamais dans la main. Je l’ai observé longtemps. Quand il croyait être seul, il sortait de son coin, boitait de dix ou douze pas, puis revenait, faisant, presque, de l’exercice. Mais dès qu’il m’apercevait, il boitait de toutes ses forces, la tête renversée, le bec ouvert, prêt à combattre. Je n’ai jamais pu l’amadouer : il mordait, se cabrait, et ses yeux, perçants, jaunes, fixaient les miens. Solitaire, furieux, il attendait la mort, sans faire confiance à personne, sans faire la paix avec personne. Pourtant, un jour, un peu de pitié naquit chez les prisonniers. « Laissez‑le au moins mourir libre, mais pas en prison », disaient‑ils. « C’est un oiseau, et nous sommes des hommes. L’’esclavage ne lui convient pas. » L’éloquent Skuratov voulait prononcer un discours sur l’aigle, roi des forêts, mais ce jour‑là, personne ne l’écouta. Un après‑midi, au son du tambour, on a pris l’aigle, quelqu’un l’a tenu par le bec, car il se débattait, mordait, se tordait dans la paume. Une douzaine d’hommes ont suivi, curieux, comme si, eux‑mêmes, ils recevaient une part de liberté. - Vois comme le chien le lèche, et l’oiseau le mord quand même ! - Laisse‑le partir, Mikitka ! - C’est un rapace, et nous des hommes. Donnez‑lui la volonté, la vraie volonté. On l’a jeté du rempart dans la steppe, à la fin de l’automne, par un jour froid, gris, vent fou. L’aigle s’est lancé droit devant, battant son aile malade, pressé de s’éloigner de nous, de tout ce qui pouvait rappeler les murs. On le regardait, la tête brillant dans les herbes jaunies. « Regardez‑le, disait‑on. — Il ne se retournera pas. — Non, jamais il ne reviendra. » - Vous pensiez qu’il reviendrait te remercier ? - On connaît le cas, on sent la liberté. Les gardiens criaient : « Pourquoi restez‑vous là ? Au travail ! » Et le cortège regagna les ateliers, sans un mot, laissant l’aigle s’éloigner, minuscule sur l’immensité de la steppe.
— Dostoïevski, extrait de Notes de la Maison des Morts
