Lecture de la semaine 2 de juin
EST-CE VRAIMENT NÉCESSAIRE ? Au milieu des champs s’élève une fonderie de fer, entourée d’usines, de hautes cheminées crachant sans cesse une fumée noire, de chaînes cliquetantes, de hauts fourneaux, d’une voie ferrée et de quelques maisons dispersées, où habitent les directeurs et les ouvriers. Dans cette usine et dans ses mines, les travailleurs fourmillent comme des fourmis. Certains descendent jusqu’à cent archines sous terre, dans des galeries sombres, étroites, humides, étouffantes, toujours menacées d’effondrement, et là, du matin au soir ou du soir au matin, ils cassent le minerai. D’autres, dans l’obscurité, ployés, transportent le minerai ou l’argile jusqu’aux tuyaux, et reviennent vider les remorques pour les remplir de nouveau, ainsi seize heures par jour, toute la semaine. C’est le même labeur près des hauts fourneaux, dans la chaleur suffocante, près des chutes de métal fondu et de scories. D’autres, machinistes, chauffeurs, mécaniciens, maçons, menuisiers, travaillent aussi douze à quatorze heures par jour, dans des ateliers clos. Le dimanche, ils sont payés, se lavent parfois, se rendent dans les tavernes, boivent, se soûlent, puis dès le lundi matin, ils reprennent le même travail, jour après jour, de la jeunesse à la vieillesse. Pas loin de là, des paysans labourent sur des chevaux épuisés la terre d’autrui. Ils se lèvent à l’aube, s’ils n’ont pas passé la nuit dans un abri de fortune près d’un marais — le seul endroit où ils peuvent nourrir un cheval — ils attellent, prennent un morceau de pain, et vont labourer le champ de quelqu’un d’autre. Plus loin, au bord de la route, des tailleurs de pierre travaillent. Leurs pieds sont meurtris, leurs mains couvertes de callosités, leurs corps entiers, visage, cheveux, barbe, poumons, saturés de poussière de chaux. Ils prennent une grosse pierre, la posent entre leurs pieds protégés par des chiffons, et la frappent avec un lourd marteau jusqu’à ce qu’elle se brise ; puis ils reprennent les morceaux, les frappent encore, et recommencent sans cesse. Ils travaillent ainsi dès l’aube jusqu’au soir, seize heures par jour, avec seulement deux heures de repos après le déjeuner, et se rafraîchissent avec un peu de pain et d’eau. Tous ces hommes, mineurs, métallurgistes, paysans, tailleurs de pierre, vivent depuis la jeunesse jusqu’à la vieilles pane dans le travail éreintant, comme leurs épouses, leurs mères, leurs pères, leurs enfants, mal nourris, mal vêtus, détruisant leur santé pour gagner un salaire pitoyable. Et pour quoi ? Pour que, à côté de la fonderie, passent d’autres êtres, riche, en calèche, en voiture, à cheval, à vélo, ou entourés de domestiques, qui rient, boivent du thé, font des promenades, se promènent avec des chapeaux, des chevaux, des chiens, des voitures qui coûtent plus que tout ce que les travailleurs produisent en une vie. Une calèche, tirée par de beaux chevaux assortis, roule en tinter ses cloches ; deux jeunes femmes y sont assises, coiffées de chapeaux plus chers que le cheval d’un laboureur, l’officier sur le siège avant, le cocher en pardessus de velours, effrayant hommes et bêtes, menaçant de tout écraser, puis s’éloignant comme si rien ne les concernait. Derrière eux, des cyclistes, des cavaliers, des domestiques avec samovars et sorbets, vivant toute la journée dans le plaisir, comme si la misère, la sueur, le danger, la mort autour d’eux étaient des choses naturelles, dues, justes. Et ces gens ne sont pas émus, pas surpris. Ils croient que tout doit être ainsi. Ils se préoccupent seulement de savoir si le chien aura sa place dans la voiture, s’il fait bon rire en français, s’il est agréable de se promener dans une autre poussière, dans un autre coin de campagne. Les travailleurs, eux, continuent leur besogne, dans la chaleur, dans la saleté, dans la fatigue, pour construire un monde dont ils ne toucheront jamais la richesse. Et ils regardent passer ces calèches, ces cavaliers, ces promeneurs, et se disent : « Les gens vivent… » Et leur souffrance, alors, leur semble encore plus inutile, plus injuste, plus lourde. Et la question vient d’elle‑même, avec une force irrésistible : Est‑ce vraiment nécessaire ?
— Léon Tolstoï
