Semaine 162026

Lecture de la semaine 3 de avril

D’UNE LETTRE Avant l’homme, le monde existait déjà, et il continuera d’exister après lui. L’homme sait que ce monde est éternel, et il aspire à prendre part à cette éternité. Dès qu’il est appelé à la vie, il réclame sa part de cette vie infinie qui l’entoure, le stimule, le trouble parfois, et finit par le détruire. Il sait qu’il a un commencement, mais refuse d’avoir une fin. Il appelle avec force, il prie en silence pour atteindre une vérité qui lui échappe sans cesse, car une connaissance totalement certaine serait pour lui synonyme d’immobilité et de mort : le moteur le plus puissant de l’énergie humaine demeure l’inconnu. L’homme ne parvient pas à établir de certitude définitive ; il se lance alors dans des efforts incertains vers la perfection. Et, même lorsqu’il s’égare dans le scepticisme, le refus ou le doute — par orgueil, curiosité, colère ou simple effet de mode — il revient toujours à l’espérance, sans laquelle il ne peut vivre. Il peut y avoir des éclipses, mais jamais une disparition totale de ce désir de perfection. Comme la lune derrière les nuages, ce besoin traverse les brumes philosophiques sans jamais s’éteindre : il réapparaît, intact et lumineux. Ce besoin irrépressible de perfection explique pourquoi l’homme s’est si souvent abandonné, avec confiance et enthousiasme, à des doctrines religieuses qui lui promettaient l’infini, tout en l’adaptant à sa nature et en l’inscrivant dans des cadres nécessaires, même pour atteindre la perfection. Mais depuis longtemps déjà, et de plus en plus au cours du dernier siècle, de nouvelles voix s’élèvent. Au nom de la raison, de la science et de l’observation, elles contestent les vérités établies, les déclarent relatives et cherchent à renverser les doctrines qui les portaient. Pourtant, la puissance — quelle qu’elle soit — qui a créé le monde, et qui ne semble pas s’être créée elle-même, a fait de nous ses instruments tout en conservant le secret de notre origine et de notre destinée. Malgré les intentions qu’on lui prête et les exigences qu’on lui impose, cette force semble vouloir garder ce mystère. Il me semble alors que l’humanité commence à renoncer au désir de le percer. Après s’être tournée vers des religions qui ne prouvaient rien, parce qu’elles divergeaient entre elles, puis vers des philosophies tout aussi contradictoires, elle tente désormais de s’appuyer sur son instinct et son bon sens. Vivant sur terre sans savoir pourquoi ni comment, elle cherche simplement à être aussi heureuse que possible avec ce que le monde lui offre. Certains proposent le travail comme remède universel aux difficultés de la vie. Ce remède est réel, mais insuffisant. Qu’un homme travaille de ses mains ou de son esprit, il ne pourra jamais réduire son existence à la seule recherche de nourriture, de richesse ou de gloire. Même lorsqu’il atteint ces objectifs, il ressent un manque. Car l’homme n’est pas seulement un corps à nourrir ni un esprit à instruire : il possède aussi une âme, qui ne cesse de réclamer. Cette âme est en perpétuel travail, en développement constant, en quête de lumière et de vérité. Tant qu’elle ne les aura pas pleinement atteintes, elle continuera de tourmenter l’homme. Et jamais cette âme n’a été aussi présente, aussi puissante qu’à notre époque. Elle semble désormais flotter dans l’air même que le monde respire. Des individus autrefois isolés, animés par ce désir profond, se sont peu à peu reconnus, rapprochés, unis. Ils ont formé un centre d’attraction vers lequel convergent d’autres âmes venues de tous horizons, comme des oiseaux attirés par un reflet lumineux. Ainsi s’est formée une âme commune, poussant l’humanité à avancer ensemble, vers une unité consciente et irrésistible, vers un progrès partagé entre des peuples autrefois ennemis. Je reconnais cette nouvelle âme jusque dans des phénomènes qui semblent la nier. Ces armements massifs, ces menaces entre nations, ces persécutions et ces conflits sont certes inquiétants, mais ils ne sont pas des signes de fin : ils sont les dernières convulsions de ce qui disparaît. Comme une maladie peut être l’effort d’un corps pour se libérer de ce qui le détruit, ces tensions sont peut-être le signe d’une transformation en cours. Ceux qui vivent encore des illusions du passé s’unissent pour freiner le changement. D’où ces armes, ces menaces, ces violences. Mais tout cela n’est qu’apparence : immense, mais vide. L’âme a quitté ces manifestations. Ces millions d’hommes prêts à combattre ne haïssent déjà plus réellement leurs adversaires, et leurs dirigeants eux-mêmes hésitent à déclencher la guerre. Même les reproches, venus d’en bas, trouvent désormais des échos d’en haut, avec une reconnaissance nouvelle de leur légitimité et une forme de compassion. La compréhension mutuelle viendra, inévitablement, et plus tôt qu’on ne le pense. Peut-être est-ce parce que je sens ma propre fin approcher que cette lumière me paraît plus proche, mais j’ai la conviction que notre monde entre dans une ère où s’accomplira enfin cette parole : « aimez-vous les uns les autres », sans même se demander si elle vient de Dieu ou de l’homme. Un mouvement spirituel est déjà visible partout. Ceux qui croient pouvoir le maîtriser se trompent. L’humanité, incapable de mesure, sera emportée dans un élan d’amour parfois excessif, presque fou. Cela ne se fera pas sans heurts : il y aura des incompréhensions, peut-être même des violences, car nous avons longtemps été habitués à la haine, parfois même par ceux qui prétendaient nous enseigner l’amour. Mais puisque cette grande loi de fraternité doit s’accomplir un jour, je suis convaincu que le temps approche où nous désirerons irrésistiblement sa réalisation.

Alexandre Dumas