Semaine 152026

Lecture de la semaine 2 de avril

L’AVENTURE DE CRAINQUEBILLE Jérôme Crainquebille, marchand des quatre-saisons, allait par la ville, poussant sa petite voiture et criant : — Des choux, des navets, des carottes ! Et, quand il avait des poireaux, il criait : — Bottes d'asperges ! Parce que les poireaux sont les asperges du pauvre. Or, le 20 octobre, à l'heure de midi, comme il descendait la rue Montmartre, Mme Bayard, la cordonnière *À l'Ange Gardien*, sortit de sa boutique et s'approcha de la voiture légumière. Soulevant dédaigneusement une botte de poireaux : — Ils ne sont guère beaux, vos poireaux. Combien la botte ? — Quinze sous, la bourgeoise. Y a pas meilleur. — Quinze sous, trois mauvais poireaux ? Et elle rejeta la botte dans la charrette avec un geste de dégoût. C'est alors que l'agent 64 survint et dit à Crainquebille : — Circulez ! Crainquebille, depuis cinquante ans, circulait du matin au soir. Un tel ordre lui sembla légitime et conforme à la nature des choses. Tout disposé à y obéir, il pressa la bourgeoise de prendre ce qui était à sa convenance. — Faut encore que je choisisse la marchandise, répondit aigrement la cordonnière. Et elle tâta de nouveau toutes les bottes de poireaux, puis elle garda celle qui lui parut la plus belle et elle la tint contre son sein comme les saintes, dans les tableaux d'église, pressent sur leur poitrine la palme triomphale. — Je vas vous donner quatorze sous. C'est bien assez. Et encore il faut que j'aille les chercher dans la boutique, parce que je ne les ai pas sur moi. Et, tenant ses poireaux embrassés, elle rentra dans la cordonnerie où une cliente, portant un enfant, l'avait précédée. À ce moment, l'agent 64 dit pour la deuxième fois à Crainquebille : — Circulez ! — J'attends mon argent, répondit Crainquebille. — Je ne vous dis pas d'attendre votre argent ; je vous dis de circuler, reprit l'agent avec fermeté. Cependant, la cordonnière, dans sa boutique, essayait des souliers bleus à un enfant de dix-huit mois dont la mère était pressée. Et les têtes vertes des poireaux reposaient sur le comptoir. Depuis un demi-siècle qu'il poussait sa voiture dans les rues, Crainquebille avait appris à obéir aux représentants de l'autorité. Mais il se trouvait cette fois dans une situation particulière, entre un devoir et un droit. Il n'avait pas l'esprit juridique. Il ne comprit pas que la jouissance d'un droit individuel ne le dispensait pas d'accomplir un devoir social. Il considéra trop son droit qui était de recevoir quatorze sous et il ne s'attacha pas assez à son devoir qui était de pousser sa voiture et d'aller plus avant et toujours plus avant. Il demeura. Pour la troisième fois, l'agent 64, tranquille et sans colère, lui donna l'ordre de circuler. Contrairement à la coutume du brigadier Montauciel qui menace sans cesse et ne sévit jamais, l'agent 64 est sobre d'avertissements et prompt à verbaliser. Tel est son caractère. Bien qu'un peu sournois, c'est un excellent serviteur et un loyal soldat : le courage d'un lion et la douceur d'un enfant. Il ne connaît que sa consigne. — Vous n'entendez donc pas quand je vous dis de circuler ? Crainquebille avait de rester en place une raison trop considérable à ses yeux pour qu'il ne la crût pas suffisante. Il l'exposa simplement et sans art : — Nom de nom ! puisque je vous dis que j'attends mon argent. L'agent 64 se contenta de répondre : — Voulez-vous que je vous f... une contravention ? Si vous le voulez, vous n'avez qu'à le dire. En entendant ces paroles, Crainquebille haussa lentement les épaules et coula sur l'agent un regard douloureux qu'il éleva ensuite vers le ciel. Et ce regard disait : « Que Dieu me voie ! Suis-je un contempteur des lois ? Est-ce que je me ris des décrets et des ordonnances qui régissent mon état ambulatoire ? À cinq heures du matin, j'étais sur le carreau des Halles. Depuis sept heures je me brûle les mains à mes brancards en criant : Des choux, des navets, des carottes ! J'ai soixante ans sonnés. Je suis las. Et vous me demandez si je lève le drapeau noir de la révolte. Vous vous moquez et votre raillerie est cruelle. » Soit que l'expression de ce regard lui eût échappé soit qu'il n'y trouvât pas une excuse à la désobéissance, l'agent demanda d'une voix brève et rude si c'était compris. Or en ce moment précis l'embarras des voitures était extrême dans la rue Montmartre. Les fiacres, les haquets, les tapissières, les omnibus, les camions, pressés les uns contre les autres, semblaient indissolublement joints et assemblés. Et sur leur immobilité frémissante s’élevaient des jurons et des cris. Les cochers de fiacre échangeaient de loin, et lentement, avec les garçons bouchers des injures héroïques, tandis que les conducteurs d’omnibus, considérant Crainquebille comme la cause de l’embarras, l’appelaient « sale poireau ». Cependant, sur le trottoir, des curieux se pressaient, attentifs à la querelle. L’agent, se voyant observé, ne songea plus qu’à faire montre de son autorité. — C’est bon, dit-il. Et il tira de sa poche un calepin crasseux et un crayon très court. Crainquebille suivait son idée et obéissait à une force intérieure. D’ailleurs, il lui était impossible maintenant d’avancer ou de reculer : la roue de sa charrette était malheureusement prise dans la roue d’une voiture de laitier. Il s’écria en s’arrachant les cheveux sous sa casquette : — Mais, puisque je vous dis que j’attends mon argent ! C’est-il pas malheureux ! Misère de misère ! Bon sang de bon sang ! Par ces propos, qui pourtant exprimaient moins la révolte que le désespoir, l’agent 64 se crut insulté. Et comme, pour lui, toute insulte revêtait nécessairement la forme traditionnelle, régulière et rituelle de « Mort aux vaches ! », c’est sous cette forme qu’il recueillit dans son oreille les paroles du délinquant. — Ah ! vous avez dit : « Mort aux vaches ! » C’est bon. Suivez-moi. Crainquebille, dans l’excès de la stupeur et de la détresse, regardait avec ses gros yeux brûlés du soleil l’agent 64. De sa voix cassée, qui lui sortait tantôt de dessus la tête et tantôt de dessous les talons, il s’écriait, les bras croisés sur sa blouse bleue : — J’ai dit : « Mort aux vaches » ? Moi ?... Oh ! Cette arrestation fut accueillie par les rires des employés de commerce et des petits garçons. Elle contentait le goût que toutes les foules d’hommes éprouvent pour les spectacles ignobles et violents. Mais, s’étant frayé un passage à travers le cercle populaire, un vieillard très triste, vêtu de noir et coiffé d’un chapeau de haute forme, s’approcha de l’agent et lui dit très doucement et très fermement, à voix basse : — Vous vous êtes mépris. Cet homme ne vous a pas insulté. — Mêlez-vous de ce qui vous regarde, lui répondit l’agent, sans proférer de menaces, car il parlait à un homme proprement mis. Le vieillard insista avec beaucoup de calme et de ténacité. Et l’agent lui intima l’ordre de s’expliquer chez le commissaire. Cependant Crainquebille s’écriait : — Alors que j’ai dit : « Mort aux vaches ! » Oh !... Il prononçait ces paroles étonnées quand Mme Bayard, la cordonnière, vint à lui, les quatorze sous dans la main. Mais déjà l’agent 64 le tenait au collet, et Mme Bayard, pensant qu’on ne devait rien à un homme conduit au poste, mit les quatorze sous dans la poche de son tablier. Et, voyant tout à coup sa voiture en fourrière, sa liberté perdue, l’abîme sous ses pas et le soleil éteint, Crainquebille murmura : — Tout de même !... Devant le commissaire, le vieillard déclara que, arrêté sur son chemin par un embarras de voitures, il avait été témoin de la scène. Il affirmait que l’agent n’avait pas été insulté et qu’il s’était totalement mépris. Il donna ses noms et qualités : docteur David Matthieu, médecin en chef de l’hôpital Ambroise-Paré, officier de la Légion d’honneur. En d’autres temps, un tel témoignage aurait suffisamment éclairé le commissaire. Mais alors, en France, les savants étaient suspects. Crainquebille, dont l’arrestation fut maintenue, passa la nuit au violon et fut transféré, le matin, dans le panier à salade au Dépôt. La prison ne lui parut ni douloureuse ni humiliante. Elle lui parut nécessaire. Ce qui le frappa en entrant ce fut la propreté des murs et du carrelage. Il dit : — Pour un endroit propre, c’est un endroit propre. Vrai de vrai ! On mangerait par terre. Laissé seul, il voulut tirer son escabeau mais il s’aperçut qu’il était scellé au mur. Il en exprima tout haut sa surprise : — Quelle drôle d’idée ! Voilà une chose que j’aurais pas inventée, pour sûr. S’étant assis, il tourna ses pouces et demeura dans l’étonnement. Le silence et la solitude l’accablaient. Il s’ennuyait et pensait avec inquiétude à sa voiture mise en fourrière encore toute chargée de choux, de carottes, de céleri, de mâche et de pissenlit. Et il se demandait anxieux : — Où qu’ils m’ont étouffé ma voiture ? Le troisième jour, Crainquebille reçut la visite de son avocat, maître Lemerle, un des plus jeunes membres du barreau de Paris, président d’une des sections de la « Ligue de la Patrie française ». Crainquebille tenta de lui expliquer son affaire, ce qui n’était pas facile pour lui, car il n’avait pas l’habitude de s’exprimer. Peut-être aurait-il réussi avec un peu d’aide. Cependant, son avocat secouait la tête d’un air méfiant à tout ce qu’il disait. Feuilletant des papiers, il murmurait : — Hum ! hum ! Je ne vois rien de tout cela au dossier… Puis, avec un soupçon de fatigue, il ajouta en frisant sa moustache blonde : — Dans votre intérêt, il serait peut-être préférable d’avouer. Pour ma part, j’estime que votre système de dénégations absolues est d’une insigne maladresse. Dès lors, Crainquebille aurait fait des aveux s’il avait su ce qu’il fallait avouer. CRAINQUEBILLE DEVANT LA JUSTICE Le président Bourriche consacra six minutes pleines à l'interrogatoire de Crainquebille. Cet interrogatoire aurait pu apporter plus de lumière si l'accusé avait répondu aux questions qui lui étaient posées. Mais Crainquebille, peu habitué à la discussion, se trouvait paralysé par le respect et l'effroi dans une telle compagnie. Il gardait le silence, et le président répondait lui-même à ses propres questions, des réponses accablantes. Le président conclut : — Enfin, vous reconnaissez avoir dit : « Mort aux vaches ! » Crainquebille répondit : — J’ai dit : « Mort aux vaches ! » parce que monsieur l’agent a dit : « Mort aux vaches ! » Alors j’ai dit : « Mort aux vaches ! » Il voulait faire comprendre qu’étonné par cette accusation imprévue, il avait répété dans sa stupeur les paroles étranges qu’on lui prêtait faussement et qu’il n’avait pas prononcées. Il avait dit : « Mort aux vaches ! » comme il aurait dit : « Moi ? Tenir des propos injurieux ? L’avez-vous cru ? » M. le président Bourriche ne le comprit pas ainsi. — Prétendez-vous, dit-il, que l’agent a proféré ce cri le premier ? Face à cette question complexe, Crainquebille renonça à s’expliquer. — Vous n’insistez pas. Vous avez raison, dit le président. Il fit alors appeler les témoins. L’agent 64, Bastien Matra, prêta serment de dire la vérité et rien que la vérité. Puis il déposa : — Étant de service le 20 octobre, à l’heure de midi, je remarquai, dans la rue Montmartre, un individu qui me sembla être un vendeur ambulant et qui tenait sa charrette indûment arrêtée à la hauteur du numéro 328, ce qui occasionnait un encombrement de voitures. Je lui intimai par trois fois l’ordre de circuler, auquel il refusa d’obtempérer. Lorsque je l’avertis que j’allais verbaliser, il me répondit en criant : « Mort aux vaches ! », ce qui me sembla être injurieux. Cette déposition, ferme et mesurée, fut écoutée avec une évidente faveur par le Tribunal. La défense avait cité Madame Bayard, cordonnière, et M. David Matthieu, médecin en chef de l’hôpital Ambroise-Paré, officier de la Légion d’honneur. Madame Bayard n’avait rien vu ni entendu. Le docteur Matthieu, qui se trouvait dans la foule assemblée autour de l’agent sommant le marchand de circuler, fit une déposition qui amena un incident. — J’ai été témoin de la scène, dit-il. J’ai remarqué que l’agent s’était mépris : il n’avait pas été insulté. Je m’approchai et lui en fis l’observation. L’agent maintint le marchand en état d’arrestation et m’invita à le suivre au commissariat. Ce que je fis. Je réitérai ma déclaration devant le commissaire. — Vous pouvez vous asseoir, dit le président. Huissier, rappelez le témoin Matra. — Matra, quand vous avez procédé à l’arrestation de l’accusé, monsieur le docteur Matthieu ne vous a-t-il pas fait observer que vous vous mépreniez ? — C’est-à-dire, monsieur le président, qu’il m’a insulté. — Que vous a-t-il dit ? — Il m’a dit : « Mort aux vaches ! » Une rumeur et des rires s’élevèrent dans l’auditoire. — Vous pouvez vous retirer, dit le président avec précipitation. Il avertit ensuite le public que si ces manifestations indécentes se reproduisaient, il ferait évacuer la salle. Cependant, la défense agitait triomphalement les manches de sa robe, et l’on pensait en ce moment que Crainquebille serait acquitté. Le calme s’étant rétabli, maître Lemerle se leva. Il commença sa plaidoirie par l’éloge des agents de la Préfecture : — Ces modestes serviteurs de la société qui, moyennant un salaire dérisoire, endurent des fatigues et affrontent des périls incessants, et qui pratiquent l’héroïsme quotidien. Ce sont d’anciens soldats, et qui restent soldats. Soldats : ce mot dit tout... Maître Lemerle s’éleva ensuite sans effort à des considérations très hautes sur les vertus militaires : — Je suis de ceux qui ne permettent pas qu’on touche à l’armée nationale à laquelle il était fier d’appartenir. Le président inclina la tête en signe d’approbation. Maître Lemerle était lieutenant dans la réserve et aussi candidat nationaliste dans le quartier des Vieilles-Haudriettes. Il poursuivit : — Non certes, je ne méconnais pas les services modestes et précieux que rendent journellement les gardiens de la paix à la vaillante population de Paris. Et je n’aurais pas consenti à vous présenter, messieurs, la défense de Crainquebille si j’avais vu en lui l’insulteur d’un ancien soldat. On accuse mon client d’avoir dit : « Mort aux vaches ! » Le sens de cette phrase n’est pas douteux. Si vous feuilletez le Dictionnaire de la langue verte, vous Vous y lirez : — « Vachard, paresseux, fainéant ; qui s’étend paresseusement comme une vache, au lieu de travailler. Vache, qui se vend à la police ; mouchard. » « Mort aux vaches ! » se dit dans un certain monde. Mais toute la question est celle-ci : Comment Crainquebille l’a-t-il dit ? Et même, l’a-t-il dit ? Permettez-moi, messieurs, d’en douter. — Je ne soupçonne l’agent Matra d’aucune mauvaise pensée. Mais il accomplit, comme nous l’avons dit, une tâche pénible. Il est parfois fatigué, excédé, surmené. Dans ces conditions, il peut avoir été la victime d’une sorte d’hallucination de l’ouïe. Et quand il vient vous dire, messieurs, que le docteur David Matthieu, officier de la Légion d’honneur, médecin en chef de l’hôpital Ambroise-Paré, un prince de la science et un homme du monde, a crié : « Mort aux vaches ! », nous sommes bien forcés de reconnaître que Matra est en proie à la maladie de l’obsession et, si le terme n’est pas trop fort, au délire de la persécution. — Et alors même que Crainquebille aurait crié : « Mort aux vaches ! », il resterait à savoir si ce mot a, dans sa bouche, le caractère d’un délit. Crainquebille est l’enfant naturel d’une marchande ambulante perdue d’inconduite et de boisson ; il est né alcoolique. Vous le voyez ici abruti par soixante ans de misère. Messieurs, vous direz qu’il est irresponsable. Maître Lemerle s’assit et M. le président Bourriche lut entre ses dents un jugement qui condamnait Jérôme Crainquebille à quinze jours de prison et cinquante francs d’amende. Le tribunal avait fondé sa conviction sur le témoignage de l’agent Matra. Mené par les longs couloirs sombres du Palais, Crainquebille ressentit un immense besoin de sympathie. Il se tourna vers le garde de Paris qui le conduisait et l’appela trois fois : — Cipal !... Cipal !... Hein ? Cipal !... Et il soupira : — Il y a seulement quinze jours, si on m’avait dit qu’il m’arriverait ce qu’il m’arrive !... Puis il fit cette réflexion : — Ils parlent trop vite, ces messieurs. Ils parlent bien, mais ils parlent trop vite. On peut pas s’expliquer avec eux... Cipal, vous trouvez pas qu’ils parlent trop vite ? Mais le soldat marchait sans répondre ni tourner la tête. Crainquebille lui demanda : — Pourquoi que vous me répondez pas ? Et le soldat garda le silence. Crainquebille lui dit avec amertume : — On parle bien à un chien. Pourquoi que vous me parlez pas ? Vous ouvrez jamais la bouche avez donc pas peur qu’elle pue ? […] V. DE LA SOUMISSION DE CRAINQUEBILLE AUX LOIS DE LA RÉPUBLIQUE Crainquebille, reconduit en prison, s’assit sur son escabeau enchaîné, plein d’étonnement et d’admiration. Il ne savait pas bien lui-même que les juges s’étaient trompés. Le Tribunal lui avait caché ses faiblesses intimes sous la majesté des formes. Il ne pouvait croire qu’il eût raison contre des magistrats dont il n’avait pas Compris les raisons : il lui était impossible de concevoir que quelque chose clochât dans une si belle cérémonie. Car, n’allant ni à la messe, ni à l’Élysée, il n’avait, de sa vie, rien vu de si beau qu’un jugement en police correctionnelle. Il savait bien qu’il n’avait pas crié « Mort aux vaches ! ». Et, qu’il eût été condamné à quinze jours de prison pour l’avoir crié, c’était, en sa pensée, un auguste mystère, un de ces articles de foi auxquels les croyants adhèrent sans les comprendre, une révélation obscure, éclatante, adorable et terrible. Ce pauvre vieil homme se reconnaissait coupable d’avoir mystiquement offensé l’agent 64, comme le petit garçon qui va au catéchisme se reconnaît coupable du péché d’Ève. Il lui était enseigné, par son arrêt, qu’il avait crié : « Mort aux vaches ! ». C’était donc qu’il avait crié : « Mort aux vaches ! » d’une façon mystérieuse, inconnue de lui-même. Il était transporté dans un monde surnaturel. Son jugement était son apocalypse. S’il ne se faisait pas une idée nette du délit, il ne se faisait pas une idée plus nette de la peine. Sa condamnation lui avait paru une chose solennelle, rituelle et supérieure, une chose éblouissante qui ne se comprend pas, qui ne se discute pas et dont on n’a ni à se louer ni à se plaindre. CRAINQUEBILLE DEVANT L'OPINION Crainquebille, sorti de prison, poussait sa voiture rue Montmartre en criant : — Des choux, des navets, des carottes ! Il n’avait ni orgueil, ni honte de son aventure. Il n’en gardait pas un souvenir pénible. Cela tenait, dans son esprit, du théâtre, du voyage et du rêve. Il était surtout content de marcher dans la boue, sur le pavé de la ville, et de voir sur sa tête le ciel tout en eau et sale comme le ruisseau, le bon ciel de sa ville. Il s’arrêtait à tous les coins de rue pour boire un verre ; puis, libre et joyeux, ayant craché dans ses mains pour en lubrifier la paume calleuse, il empoignait les brancards et poussait la charrette. Devant lui, les moineaux, comme lui matineux et pauvres, qui cherchaient leur vie sur la chaussée, s’envolaient en gerbe avec son cri familier : — Des choux, des navets, des carottes ! Une vieille ménagère s’approcha et lui dit en tâtant des céleris : — Qu’est-ce qui vous est donc arrivé, père Crainquebille ? Il y a bien trois semaines qu’on ne vous a pas vu. Vous avez été malade ? Vous êtes un peu pâle. — Je vas vous dire, m’ame Mailloche : j’ai fait le rentier. Rien n’était changé dans sa vie, à cela près qu’il allait chez le troquet plus souvent que d’habitude parce qu’il avait l’idée que c’était fête et qu’il avait fait connaissance avec des personnes charitables. Il rentrait un peu gai dans sa soupente. Étendu dans le plumard, il ramenait sur lui les sacs que lui avait prêtés le marchand de marrons du coin et qui lui servaient de couverture. Il songeait : — La prison, il n’y a pas à se plaindre : on y a tout ce qu’il vous faut. Mais on est tout de même mieux chez soi. Son contentement fut de courte durée. Il s’aperçut vite que les clientes lui faisaient grise mine. — Des beaux céleris, m’ame Cointreau ! — Il ne me faut rien. — Comment ? Qu’il ne vous faut rien ? Vous vivez pourtant pas de l’air du temps. Mais m’ame Cointreau, sans lui faire de réponse, rentra fièrement dans la grande boulangerie dont elle était la patronne. Les boutiquières et les concierges, naguère assidues autour de sa voiture verdoyante et fleurie, se détournaient maintenant de lui. Parvenu à la cordonnerie de l’Ange-Gardien, où commencèrent ses aventures judiciaires, il appela : — M’ame Bayard ! M’ame Bayard ! Vous me devez quinze sous de l’autre fois. Mais m’ame Bayard, qui siégeait à son comptoir, ne daigna pas tourner la tête. Toute la rue Montmartre savait que le père Crainquebille sortait de prison, et toute la rue Montmartre ne le connaissait plus. Le bruit de sa condamnation était parvenu jusqu’au faubourg et à l’angle tumultueux de la rue Richer. Là, vers midi, il aperçut madame Laure, sa bonne et fidèle cliente penchée sur la voiture du petit Martin. Elle tâtait un gros chou. Ses cheveux brillaient au soleil comme d’abondants fils d’or largement tordus. Et le petit Martin, un pas grand-chose, un sale coco, lui jurait la main sur son cœur qu’il n’y avait pas plus belle marchandise que la sienne. À ce spectacle, le cœur de Crainquebille se déchira. Il poussa sa voiture sur celle du petit Martin et dit à madame Laure d’une voix plaintive et brisée : — C’est pas bien de me faire des infidélités. Madame Laure n’était pas duchesse ; ce n’est pas dans le monde qu’elle s’était fait une idée du panier à salade et du Dépôt. Mais on peut être honnête dans tous les états ; pas vrai ? Chacun a son amour-propre et l’on n’aime pas avoir affaire à un individu qui sort de prison. Aussi ne répondit-elle à Crainquebille qu’en simulant un haut-le-cœur. Le vieux marchand ambulant ressentit l’affront et hurla : — Dessalée ! va ! Madame Laure en laissa tomber son chou vert et s’écria : — Eh ! Va donc vieux cheval de retour ! Ça sort de prison et ça insulte les personnes ! Crainquebille, s’il avait été de sang-froid, n’aurait jamais reproché à madame Laure sa condition. Il savait trop qu’on ne fait pas ce qu’on veut dans la vie, qu’on ne choisit pas son métier et qu’il y a du bon monde partout. Il avait coutume d’ignorer sagement ce que faisaient chez elles ses clientes et il ne méprisait personne. Mais il était hors de lui. Il donna par trois fois à madame Laure les noms de « dessalée », « charogne » et « roulure ». Un cercle de curieux se forma autour d’eux tandis qu’ils échangeaient encore plusieurs injures aussi solennelles que les premières. Ils auraient continué leur querelle si un agent soudainement apparu ne les avait rendus tout à coup aussi muets et immobiles que lui par son silence et son immobilité. Ils se séparèrent. Mais cette scène acheva de perdre Crainquebille dans l’esprit du faubourg Montmartre et de la rue Richer. LES CONSÉQUENCES Et le vieil homme allait marmonnant: Pour sûr que c'est une morue. Et même y a pas plus morue que cette femme−là. […] Le pis, c'est qu'elle n'était pas la seule qui le traitât comme un galeux. Personne ne voulait plus le connaître. […] Comme le vin mal traité, Crainquebille tournait à l’aigre. Après avoir eu « des mots » avec Mme Laure, il en avait maintenant avec tout le monde. Pour un rien, il disait leur fait aux chalandes, et sans mettre de gants, je vous prie de le croire. Si elles tâtaient un peu trop longtemps la marchandise, il les appelait proprement râleuses et purées. Pareillement, chez le troquet, il engueulait les camarades. Son ami, le marchand de marrons, qui ne le reconnaissait plus, déclarait que ce sacré père Crainquebille était un vrai porc-épic. On ne peut le nier : il devenait incongru, mauvais coucheur, mal embouché, fort en gueule. C’est que, trouvant la société imparfaite, il avait moins de facilité qu’un professeur de l’École des sciences morales et politiques à exprimer ses idées sur les vices du système et sur les réformes nécessaires. Ses pensées ne se déroulaient pas dans sa tête avec ordre et mesure. Le malheur le rendait injuste. Il se revanchait sur ceux qui ne lui voulaient pas de mal et parfois sur des plus faibles que lui. Une fois, il donna une gifle à Alphonse, le petit du marchand de vin, qui lui avait demandé si l’on était bien à l’ombre. Il le gifla et lui dit : — Sale gosse ! C’est ton père qui devrait être à l’ombre au lieu de s’enrichir à vendre du poison. […] "Non! j'ai plus le courage que j'avais. Je suis fini. Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse. Et puis, depuis mon affaire en justice, je n'ai plus le même caractère. Je suis plus le même homme, quoi!" Enfin il était démoralisé. Un homme dans cet état−là, autant dire que c'est un homme par terre et incapable de se relever. Tous les gens qui passent lui pilent dessus. LES DERNIERES CONSÉQUENCES La misère vint, la misère noire. Le vieux marchand ambulant, qui rapportait autrefois du faubourg Montmartre les pièces de cent sous à plein sac, maintenant n’avait plus un rond. C’était l’hiver. Expulsé de sa soupente, il coucha sous des charrettes, dans une remise. Les pluies étant tombées pendant vingt-quatre jours, les égouts débordèrent et la remise fut inondée. Accroupi dans sa voiture, au-dessus des eaux empoisonnées, en compagnie des araignées, des rats et des chats faméliques, il songeait dans l’ombre. N’ayant rien mangé de la journée et n’ayant plus pour se couvrir les sacs du marchand de marrons, il se rappela les deux semaines durant lesquelles le gouvernement lui avait donné le vivre et le couvert. Il envia le sort des prisonniers, qui ne souffrent ni du froid ni de la faim, et il lui vint une idée : — Puisque je connais le truc, pourquoi que je m’en servirais pas ? Il se leva et sortit dans la rue. Il n’était guère plus de onze heures. Il faisait un temps aigre et noir. Une bruine tombait, plus froide et plus pénétrante que la pluie. De rares passants se coulaient au ras des murs. Crainquebille longea l’église Saint-Eustache et tourna dans la rue Montmartre. Elle était déserte. Un gardien de la paix se tenait planté sur le trottoir, au chevet de l’église, sous un bec de gaz. Autour de la flamme tombait une petite pluie rousse. L’agent la recevait sur son capuchon ; il avait l’air transi, mais soit qu’il préférât la lumière à l’ombre, soit qu’il fût las de marcher, il restait sous son candélabre. Peut-être s’en faisait-il un compagnon, un ami. Cette flamme tremblante était son seul entretien dans la nuit solitaire. Son immobilité ne paraissait pas tout à fait humaine ; le reflet de ses bottes sur le trottoir mouillé, qui semblait un lac, le prolongeait intérieurement et lui donnait de loin l’aspect d’un monstre amphibie à demi sorti des eaux. De plus près, encapuchonné et armé, il avait l’air monacal et militaire. Les gros traits de son visage, encore grossis par l’ombre du capuchon, étaient paisibles et tristes. Il avait une moustache épaisse, courte et grise. C’était un vieux sergot, un homme d’une quarantaine d’années. Crainquebille s’approcha doucement de lui et, d’une voix hésitante et faible, lui dit : — Mort aux vaches ! Puis il attendit l’effet de cette parole consacrée. Mais elle ne fut suivie d’aucun effet. Le sergot resta immobile et muet, les bras croisés sous son manteau court. Ses yeux grands ouverts, qui luisaient dans l’ombre, regardaient Crainquebille avec tristesse, vigilance et mépris. Crainquebille, étonné mais gardant encore un reste de résolution, balbutia : — Mort aux vaches ! que je vous ai dit. Il y eut un long silence durant lequel tombait la pluie fine et rousse et régnait l’ombre glaciale. Enfin le sergot parla : — Ce n’est pas à dire... Pour sûr et certain que ce n’est pas à dire. À votre âge on devrait avoir plus de connaissance... Passez votre chemin. — Pourquoi que vous m’arrêtez pas ? demanda Crainquebille. Le sergot secoua la tête sous son capuchon humide : — S’il fallait empoigner tous les poivrots qui disent ce qui n’est pas à dire, y en aurait de l’ouvrage !... Et de quoi que ça servirait ? Crainquebille, accablé par ce dédain magnanime, demeura longtemps stupide et muet, les pieds dans le ruisseau. Avant de partir, il essaya de s’expliquer : — C’était pas pour vous que j’ai dit : « Mort aux vaches ! » C’était pas plus pour l’un que pour l’autre que je l’ai dit. C’était pour une idée. Le sergot répondit avec une austère douceur : — Que ce soye pour une idée ou pour autre chose, ce n’était pas à dire parce que quand un homme fait son devoir et qu’il endure bien des souffrances, on ne doit pas l’insulter par des paroles futiles... Je vous réitère de passer votre chemin. Crainquebille, la tête basse et les bras ballants, s’enfonça sous la pluie dans l’ombre. [Et c’est la France] Antole France – Crainquebille